Frank Martin
La Tempête

opéra en 3 actes
du 16 au 26 septembre 2026

Direction musicale Thierry Fischer
Mise en scène Netia Jones
Scénographie Netia Jones
Costumes Netia Jones
Lumières Malcolm Rippeth
Vidéos Lightmap
Direction des chœurs Mark Biggins
   
Prospero Stéphane Degout
Miranda Catherine Trottmann
Ferdinand Julien Dran
Alonso Nicolas Cavallier
Sebastian Edwin Crossley-Mercer
Antonio Léo Vermot-Desroches
Gonzalo Christian Immler
Adrian Glen Cunningham
Caliban Alex Rosen
Trinculo François Rougier
Stephano Christophe Gay
Le Maître d'équipage Georgiy Derbas-Richter
Ariel Joseph Chosson

 
Chœur du Grand Théâtre de Genève
Orchestre de la Suisse Romande

La Tempête

Bâtiment des Forces Motrices

Vos critiques

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Revue de presse

La magie de Prospero emporte «La Tempête» de Frank Martin

Julian Sykes – Le Temps – 17 septembre 2026

source: https://www.letemps.ch/culture/musiques/au-grand-theatre-de-geneve-la-magie-de-…

 

Le spectacle inaugural de la nouvelle saison du Grand Théâtre de Genève réhabilite le seul et unique opéra du compositeur genevois, ponctué d’étincelles de lyrisme et d’autres passages plus ardus à écouter. Une excellente distribution vocale sert cet ouvrage dominé par Stéphane Degout dans le rôle du magicien Prospero

Un compositeur genevois (Frank Martin), un chef d’orchestre genevois (Thierry Fischer), un directeur d’opéra genevois (Alain Perroux) pour un spectacle créé sur un site typiquement genevois : La Tempête est un symbole fort pour ouvrir la saison inaugurale du nouveau directeur du Grand Théâtre de Genève (GTG). Rarement monté, cet opéra – au style « parlé-chanté » qui relève parfois davantage de la musique de scène – voit le jour dans l’écrin du Bâtiment des Forces Motrices (BFM), dont le décor à lui seul éveille un imaginaire de révolution industrielle et de poésie maritime, en lien direct avec la pièce originelle de Shakespeare.

Le défi est immense. D’abord parce qu’il s’agit de réhabiliter un ouvrage négligé dans un espace qui n’est pas dédié à des productions lyriques. Ensuite parce que l’audience est confrontée à un opéra qu’elle ne connaît guère. Magie, forces occultes, science, intrigues politiques, quête de pouvoir, désillusion, jusqu’à la posture éthique qu’incarne la noble figure de Prospero : ces thèmes irriguent l’unique opéra de Frank Martin, follement épris du sujet. Créé d’abord à Vienne en 1956, en langue allemande d’après une traduction d’August Wilhelm Schlegel, puis en langue française au GTG en 1967, dans une traduction réalisée à partir de l’allemand par la sœur du compositeur, le livret a été légèrement remanié pour cette reprise en 2026.

Des poses un peu statiques

La metteuse en scène britannique Netia Jones a eu l’idée lumineuse de s’appuyer sur les turbines et la machinerie de l’ancienne usine hydroélectrique au milieu du Rhône pour transposer l’action dans un laboratoire d’expérimentation voué à l’étude des phénomènes météorologiques. Car Prospero est davantage un scientifique épris de vérité et de justice qu’un politicien. Naguère duc de Milan, il s’est fait détrôner par son frère usurpateur Antonio, avec l’appui d’un complice, pour être jeté dans une barque à la mer avec sa jeune fille Miranda. Prospero et Miranda ont échoué sur une île mystérieuse. Douze ans plus tard, ils survivent grâce aux pouvoirs surnaturels du père, représenté ici sous les traits d’un savant illuminé, à la blouse blanche. Prospero a mis à son service le sauvage de l’île Caliban et l’esprit de l’air Ariel, qu’il éduque par son savoir.

Au milieu du plateau trône la grande station scientifique pourvue d’engins et de pylônes en tout genre. Ce dispositif un peu envahissant – et pivotant sur lui-même – réduit le champ d’action des comédiens-chanteurs, évoluant dans des poses un peu statiques, hormis pour les trois ivrognes que représentent Trinculo, Stephano et Caliban. La direction d’acteurs se veut claire et formelle, pas toujours très inventive. Les échanges de Prospero et de son serviteur appartiennent aux meilleurs moments de la partition. Le jeune Joseph Chosson est remarquable dans ce rôle de comédien-récitant, leste comme l’air, joueur et ingénu, sa silhouette apparaissant et disparaissant subrepticement des écrans virtuels ! Les voix chorales l’accompagnent avec bonheur.

Une ambiance maritime

Du reste, le spectacle entier repose sur de savantes synchronisations entre le son provenant de la fosse d’orchestre, du plateau scénique – avec les voix solistes –, et un chœur de chambre et un petit orchestre placés en coulisses. Les voix chorales qui secondent le rôle d’Ariel sont spatialisées et diffusées dans la salle ; elles contribuent à l’effet d’envoûtement magique, tout comme la première séquence visuelle de l’opéra nous montrant les victimes du naufrage marin dans de belles images de corps ployant sous l’eau. La matière maritime de l’écran rappelle l’eau qui entoure le BFM.

Frank Martin était-il vraiment à l’aise dans le médium de l’opéra ? On peut se poser la question, car l’enchaînement n’est pas toujours le plus organique d’une scène à une autre de l’opéra, comme s’il manquait un grand souffle transversal. L’alternance de passages chantés, de récitatifs en « parlando » et de dialogues purs y contribue sans doute. L’expression théâtrale chez lui est un lyrisme tourmenté et chromatique reposant sur des orchestrations très ciselées et fouillées, avec de nombreux instruments solistes.

Des emprunts au jazz

Alors que cette orchestration et les harmonies sont capables d’évoquer la sublime immatérialité d’Ariel, d’autres passages sont plus âpres et heurtés. Le texte en français présente des tournures parfois alambiquées. Et on n’échappe pas au côté hétéroclite de la partition même. On y trouve des emprunts au jazz – un jazz un peu protestant ! –, des parodies de marches militaires, des réminiscences de chants populaires, des pavanes à l’ancienne, sans oublier ces sons de clavecin dans un style typique années 1950… On comprend que Frank Martin ait voulu caractériser les différents groupes de personnages par des styles distincts, et on se dit qu’avec les représentations à venir, l’enchaînement des tableaux va se fluidifier.

La direction précise et constamment inspirée de Thierry Fischer ainsi qu’une distribution vocale francophone de haut rang (parmi laquelle Julien Dran, Catherine Trottmann) servent au mieux la partition, sans oublier le fort tempérament de Christian Immler (Gonzalo). Stéphane Degout nous fait entendre l’envergure du rôle de Prospero, diction claire, ligne mélodique tenue, avec un très bel «Epilogue» face au public qui distille un enchantement sobre et sincère.

« La Tempête » de Frank Martin de retour au Grand Théâtre de Genève

Thibault Vicq – Opera Online.com - 18 septembre 2026

source: https://www.opera-online.com/fr/columns/thibaultv/la-tempete-de-frank-martin-de…

 

La nouvelle ère du Grand Théâtre de Genève sous la direction du Genevois Alain Perroux commence avec l’œuvre d’un musicien genevois. Der Sturm de Frank Martin est d’abord une adaptation en allemand de la pièce de Shakespeare (d’après la traduction « officielle » d’August Wilhelm von Schlegel), dont le Staatsoper de Vienne accueille la première mondiale en 1956. Une version en anglais sera à ensuite à l’affiche de New York et de Londres, avant que la sœur du compositeur, Pauline Martin, ne s’attèle à un livret en français, en décasyllabes (comme le matériau anglais d’origine), pour La Tempête, donc, en 1967 au Grand Théâtre de Genève. 59 ans d’absence dans la ville des Nations unies (et même partout ailleurs dans le monde, en français), cela méritait bien une ouverture de saison !

Pour sa partition, Frank Martin envisage d’abord une musique de scène de la pièce de théâtre, car il souhaite que ce soit plutôt la langue qui cueille l’auditeur. Si sa Tempête est en fin de compte chantée la plupart du temps, on ressent l’humilité de la plume dans la transparence des textures, dans la suggestion des caractères, dans la subtile diversité de registres de personnages. L’œuvre ne se veut jamais monumentale ; elle avance imbibée d’une logique récitative et vogue sur un flux d’éléments antithétiques qui pourtant s’enchevêtrent dans une orchestration d’une désarmante fluidité. La simplicité porte l’énergie – non celle qui frappe et bouge inlassablement, mais celle qui gorge et donne une substance – par le timbre dans l’appareil orchestral post-debussyen, alors que les voix s’accrochent à une ligne plus théâtrale, du sprechgesang à un expressionnisme à la Berg.

En fosse, le chef Thierry Fischer (également directeur artistique de L’Odyssée Frank Martin, manifestation qui interprète depuis 2024 le répertoire symphonique, chambriste et lyrique du compositeur dans le Grand Genève) compacte la substantifique moelle du langage musical dans des textures malléables, courtoises, dont la verticalité initiale aux propriétés magiques se prolonge en expressivité à hauteur humaine. En tandem exemplaire avec un Orchestre de la Suisse Romande pleinement investi dans la recherche d’un son qui va toujours plus en profondeur – sans compter les solistes d’exception qui le composent, comme au violoncelle, à l’alto ou à la clarinette, pour ne citer qu’eux –, il différencie en un rien de temps ce qui est de l’ordre des esprits, de l’eau, de l’air, du feu ou de la terre. Ensemble, ils élaborent en musique les mécanismes et engrenages relatifs à l’île fantastique du livret.

D’une certaine manière, Frank Martin exige de ses interprètes principaux d’ « assumer » l’unicité de leur chant, voire de s’en armer, davantage que de seulement bien le chanter, en plus (ou en dépit) de la fosse. Est-ce pour cela que Julien Dran, malgré son souffle étendu et sa phrase raffinée, ne concorde pas toujours avec l’endroit où l’écriture l’amène ? Catherine Trottmann trouve d’emblée son timbre de jeune fille curieuse du monde qui colore le moindre tracé de notes d’une étincelle facétieuse. Alex Rosen endosse avec brio son rôle de bouffon dans la monstruosité, pour un festival de prosodie rampante et d’épanouissement vocal constant, et qui plus est, suprêmement prononcé. Qui mieux que Stéphane Degout, pour donner une telle teneur au deus ex machina Prospéro, dans l’omniscience des actes comme dans la fébrilité des sentiments ? Toujours dans la synthèse et tourné vers l’étape suivante, il transfigure chaque récit en saisissante confession et laisse poindre l’affect secret du père et du politicien. Parmi le fourmillement de seconds rôles se détachent la grisante véhémence de Christian Immler, la puissance et le jeu de Christophe Gay, ainsi que la précision de Glen Cunningham. Léo Vermot-Desroches construit la ligne avec naturel, François Rougier émet à la volée dans un ciblage incertain. Nicolas Cavallier privilégie l’emphase des attaques au flux, quand Edwin Crossley-Mercer semble ne pas trop savoir comment aborder ses interventions.

On a connu le Chœur du Grand Théâtre de Genève un peu plus vif, mais cette réserve est sûrement imputable à sa sonorisation – il est en coulisses –, au Bâtiment des Forces Motrices. Le lieu, à l’instar d’une île sur le Rhône, a inspiré Netia Jones pour sa lecture de La Tempête : Prospéro est ainsi un scientifique qui enclenche les ouragans avec des manivelles, et l’esprit de l’air Ariel apparaît dans des téléviseurs quand Prospéro l’« actionne ». Les vaines rotations du décor unique le font vite passer pour une installation d’art contemporaine, à la différence que cet objet désincarné n’apporte aucun sens. La Tempête n’est déjà pas le matériau le plus haletant de Shakespeare, du point de vue de l’action, mais la metteuse en scène donne l’impression de le représenter à la vitesse x 0,5. Une léthargie maximale qui ne reconnecte ni les éléments foisonnants de l’œuvre, ni les personnages entre eux. Quant à la direction d’acteurs, il y a eu manifestement abdication de la part de Netia Jones ; la gestion plus que convenue des passages chantés ne serait pas trop grave si celle des dialogues parlés n'était pas si désastreuse, en particulier pour Ariel. Entre esthétique 90s dépassée et propos rachitique, La Tempête 2026 s’empâte et embête, bien qu'on en salue la renaissance.

Alain Perroux ouvre sa première saison avec « La Tempête » de Frank Martin

Par Paul-André Demierre – crescendo-magazine.be - Le 18 septembre 2026

source: https://www.crescendo-magazine.be/au-grand-theatre-de-geneve-alain-perroux-ouvr…

 

En septembre 2023, le Conseil de Fondation du Grand-Théâtre de Genève annonçait la nomination d’Alain Perroux pour succéder à Aviel Cahn à la direction générale de l’institution à partir de la saison 2026-2027. Après nombre de décennies, l’on faisait finalement appel à un Genevois, car c’est dans la cité de Calvin qu’Alain Perroux est né en 1971 et y a fait ses études universitaires et musicales. Après avoir repris les rênes de l’Opéra de Poche de Genève entre 2003 et 2011, il a été, de 2009 à 2020, directeur de l’administration artistique du Festival d’Aix-en-Provence avant d’être appelé à la direction générale de l’Opéra National du Rhin à Strasbourg.  A Genève, il a d’emblée été confronté à un problème crucial, la fermeture du Grand-Théâtre pour raison de travaux. Ceci l’a contraint à modifier sa programmation pour l’adapter à la scène plus exiguë du bâtiment des Forces Motrices. Mais les anciennes turbines entreposées en ce lieu semblent avoir eu un impact considérable sur le choix du premier ouvrage de la saison, La Tempête de Frank Martin et sur Netia Jones qui en réalise la mise en scène.

Pour en venir à l’ouvrage, il faut noter que, entre l’été de 1952 et l’hiver de 1955, Frank Martin composa son opéra en trois actes, Der Sturm d’après la traduction allemande d’August Wilhelm von Schlegel de La Tempête de William Shakespeare (datant de 1610-1611). C’est donc dans la langue de Goethe qu’est affiché l’ouvrage à la Staatsoper de Vienne pour les Wiener Festwochen de 1956. Mais Karl Böhm renonce à diriger la création et il est remplacé par Ernest Ansermet qui est un ami proche du compositeur. Trois semaines avant la première, Dietrich Fischer-Dieskau, qui devait incarner Prospéro, doit y renoncer pour des raisons de santé ; et c’est l’un des membres de la troupe viennoise, Eberhard Waechter, qui apprend le rôle en l’espace de quelques jours. La création du 17 juin 1956, qui inclut en outre Christa Ludwig et Anton Dermota, remporte un grand succès public mais divise la critique. A Vienne, l’ouvrage ne sera joué que sept fois jusqu’à juin 1958. Mais en traduction anglaise, il est présenté au New York City Opera et à la BBC, alors que Zürich et Francfort reprennent la version originale. En 1967, Pauline Martine, la sœur du compositeur, élabore un texte en français pour cette Tempête dont le Grand-Théâtre de Genève assurera la création le 13 avril 1967 dans une mise en scène de Lofti Mansouri réunissant Ramon Vinay en Prospéro, Gisèle Bobillier, Eric Tappy, André Vessières, José van Dam, Pierre Mollet et Jules Bastin sous la baguette d’Ernest Ansermet.

C’est donc cette version française que choisit Alain Perroux pour ouvrir sa première saison. Le choix en est judicieux, car le surtitrage aide à la compréhension d’une œuvre difficile à suivre que défend néanmoins corps et âme un autre Genevois, Thierry Fischer, chef d’orchestre passionné par la production de Frank Martin qui a dirigé Der Sturm au Concertgebouw d’Amsterdam le 11 octobre 2008 avant de l’enregistrer intégralement pour la firme Hyperion. Mais il souligne que la version française, plus lumineuse que l’original, exige des interprètes un engagement théâtral extrêmement fort.

Dès le lever de rideau, la production de Netia Jones, qui a conçu à la fois mise en scène, décors et costumes, nous confronte à un vaste écran percé de hublots où apparaît la tuyauterie rappelant les turbines de l’accès à la salle. Sous la baguette extrêmement précise de Thierry Fischer, l’Orchestre de la Suisse Romande répand le flux serein de l’Ouverture, avant que ne se déclenche la tempête sous les jeux de lumière de Malcolm Rippeth. Derrière la toile se profilent le Capitaine et son bosseman tentant de rassurer le seigneur Antonio et sa suite (Alonso, Sébastien et Gonzalo), tandis que le Chœur du Grand-Théâtre (préparé par Mark Biggins) commente en coulisse les péripéties amenant le naufrage du navire et la chute des corps que restitue la création vidéo de Lightmap. La hutte de Prospéro tient ici du laboratoire gigantesque avec salle des machines sur plateau tournant et énormes boules où apparaîtra Ariel (l’acteur Joseph Chosson) filmé sur fond vert puis projeté sur scène. En cette deuxième scène, affleure la véritable dimension lyrique de l’ouvrage avec l’arrivée de Miranda, considérée comme une femme forte par Netia Jones, ce que traduit la voix corsée de Catherine Trottmann, dialoguant avec son père, le démiurge Prospéro, magistralement personnifié par Stéphane Degout, émouvant dans la narration de ses malheurs mais impérieux face au génie Ariel ou au monstrueux Caliban (Alex Rosen) qu’il a réduit en esclavage. L’apparition de Ferdinand, incarné par un Julien Dran au timbre clair, instille une note rêveuse à ce tableau, alors qu’il semble suivre cet Ariel invisible dont la présence est suggérée par le chœur en coulisse et un petit orchestre de scène. Et l’effet fulgurant qu’il produit sur l’innocente Miranda fait naître une passion sans nuage que finira par approuver un Prospéro récalcitrant. Simultanément, les intrigues politiques tissant les liens entre le frère de Prospéro, Antonio (Léo Vermot-Desroches), et Alonso (Nicolas Cavallier), Sébastien (Edwin Crossley-Mercer) et Gonzalo (Christian Immler) ont pour pendant grotesque le trio de bras cassées constitué par Trinculo (François Rougier), Stéphano (Christophe Rogier) et Caliban (Alex Rosen) provoquant deux ou trois scènes comiques d’une rare cocasserie. Le dernier tableau où Prospéro renonce à son pouvoir, plutôt que de l’utiliser à des fins destructrices, constitue l’apothéose musicale de cet ouvrage si singulier que le Grand-Théâtre de Genève et son nouveau directeur ont eu l’heureuse initiative de nous faire découvrir. Au soir de la première du 16 septembre, fusent les acclamations enthousiastes d’un public conquis qui applaudit longuement le plateau vocal, le chef d’orchestre et le team scénique.

 Il faut noter aussi que, à l’occasion de cette exhumation, le Grand-Théâtre publie, en guise de programme, un opuscule de plus de deux cent pages que l’on conservera précieusement comme ouvrage de référence. Qu’on se le dise !

Au BFM, une « Tempête » qui manque de souffle

Gian Luigi Bocelli – Le Courrier – 18 septembre 2026

source: https://lecourrier.ch/2026/09/18/au-bfm-une-tempete-qui-manque-de-souffle/

 

Le Grand Théâtre de Genève ouvre sa saison hors les murs avec une nouvelle production statique et sans magie de l’opéra de Frank Martin.

Alain Perroux démarre sa première saison comme directeur du Grand Théâtre avec l’unique opéra du Genevois Frank Martin. Un chef-d’œuvre oublié offert en couronnement de l’intégrale du compositeur menée depuis deux ans et demi par Thierry Fischer (L’Odyssée Frank Martin). La distribution vocale qui accompagne cette production est épatante : Stéphane Degout (Prospero) s’impose avec son timbre clair de baryton, cuivré et puissant, et le duo des amoureux est gracieux dans l’équilibre – la chaleur contrôlée de Catherine Trottmann (Miranda) se marie à la légèreté élégante de Julien Dran (Ferdinand).

La Tempête, pièce de Shakespeare appartenant au patrimoine de l’humanité, est aussi l’un des ouvrages préférés de Netia Jones, metteure en scène anglaise encensée par la critique. Toutes les promesses sont là. Et pourtant.

Le parti de Jones, inspiré par l’origine industrielle du Bâtiment des Forces motrices (BFM) où se déroulent les représentations, est de ramener la magie à la technologie : Prospero est un savant qui contrôle météo et électricité. A la suite de l’ouverture jouée sur un bel effet marin, le rideau se lève et le propos est clair : l’île mystérieuse devient antenne météorologique, l’unique élément de décor pendant tout le spectacle. Cette structure s’accompagne d’une virtuosité visuelle dans l’usage de la vidéo, avec projections de ciel et de nuages créant luminosité et légèreté, mais l’ennui pointe sur la durée – deux heures et demie tout de même.

On goûte le côté désuet d’un imaginaire de film de science-fiction vintage, qui se combine bien avec le vieillot du livret signé Pauline Martin. Mais tout ce qui relève de la chorégraphie est terriblement statique, rendu encore plus pesant par l’immuabilité de ce monolithe de tubulaires qui tourne sur lui-même pour donner une illusion de mouvement. La qualité de l’écriture musicale et de l’interprétation vocale, bien réelles, pâtissent de cette atmosphère figée – que la vidéo ne parvient pas à sauver, car elle aussi, tant dans les projections de nuages que dans la caractérisation d’Ariel comme esprit électrique projeté sur les sphères de la centrale, s’avère répétitive.

La musique de Frank Martin par nature n’est pas ostentatoire : elle est contemplative, faite de finesses, de nuances ombrées. Aussi ravissante et bien servie qu’elle fût par Fischer et l’OSR, la voilà peu mise en valeur par la sécheresse acoustique de la salle, qui manque cruellement de liant.

Cette Tempête sans magie interroge. La cohérence du parti pris de Netia Jones n’est pas en cause, mais le résultat ne convainc qu’à moitié. Et faute de catharsis, on se prend à essayer de deviner quelque chose qui ne s’impose pas émotionnellement. Le message d’un Prospero qui débranche ses câbles, dans ce monde de technocratie et de désastre climatique, est pourtant puissant et essentiel, mais il ne passe pas dans cette linéarité statique.

Peut-être la pépite de cette Tempête est-elle ce froid qu’on ressent quand on retire la magie et la merveille du monde, quand tout est technologie et triste câblage. Prospero qui déroule des rallonges et Ariel qui s’éteint comme un vieux téléviseur en un clic. Qu’est-ce qui reste lorsque l’unique mythologie qu’on célèbre, c’est nous-mêmes, dans nos vidéos du passé ? La question est pertinente et affligeante, mais elle relève du pur procédé intellectuel a posteriori.

«La tempête» de Frank Martin: hommes au bord de la crise de nerfs

Nicolas Poinsot – 24heures – 17 septembre 2026

source: https://www.24heures.ch/frank-martin-la-tempete-enfin-de-retour-a-geneve-540311…

 

Boosté par un casting parfait et un humour décapant, cet opéra sous-estimé du compositeur suisse revit au Bâtiment des Forces Motrices.

«La tempête», l’unique opéra de Frank Martin, avait manqué dès ses débuts son rendez-vous avec l’histoire. Alors qu’il doit être représenté pour la première fois à Vienne en 1956, l’immense chef Karl Böhm, censé le diriger, démissionne. Herbert von Karajan snobe carrément l’œuvre. Quant à Dietrich Fischer-Dieskau, baryton mythique promis au premier rôle, il tombe malade et annule… Difficile d’imaginer lancement si poisseux.

Si sa création dans sa livrée en français en 1967 à Genève avait permis de mettre en évidence ses qualités, l’opéra n’a jamais vraiment trouvé sa place dans le répertoire. Et en découvrant la nouvelle production de l’œuvre avec l’OSR au Bâtiment des Forces Motrices de Genève, mercredi 16 septembre, on peut, en partie, en comprendre les raisons. Car «La tempête» n’appartient pas à ces blockbusters des scènes lyriques truffés d’airs obsédants, de climax vocaux saturés d’émotions, de personnages à la psychologie abyssale.

Tempête d’ego fragiles

L’opéra de Frank Martin est avant tout une déclaration d’amour à un texte, celui de la pièce de théâtre éponyme de Shakespeare. L’histoire est ainsi celle de Miranda et de son père, Prospero, comte de Milan déchu devenu mi-professeur Tournesol mi-comte de Montecristo, tous deux exilés sur une île déserte. Le noble, revanchard, de mèche avec un esprit des lieux, profite du passage de ses ennemis sur un bateau au large pour déclencher une tempête et les faire échouer eux aussi sur l’île. Commence alors une joute d’ego masculins, tous à vif, plutôt jubilatoire.

Plutôt qu’un décor d’île exotique, la metteuse en scène Netia Jones a opté pour une tourelle en métal plantée au milieu de la scène, figurant le labo improvisé de Prospero, que l’artiste britannique choisit de dépeindre en savant fou qui ne digère pas sa relégation en seconde zone de la civilisation. Tout le casting est d’ailleurs cinq étoiles, dont le magnétique Stéphane Degout en Prospero et Catherine Trottmann, espiègle et délicate Miranda, unique personnage féminin au milieu de cette vingtaine de mâles en crise.

Le chef Thierry Fischer, conscient que la musique et les tirades du dramaturge anglais sont conçues dans cet opéra de manière «si intimement liée que personne ne puisse jamais songer à les séparer l’un de l’autre», comme l’avait dit Frank Martin, parvient à une symbiose de l’orchestre, des voix et du texte qui donne l’impression d’avoir affaire à un tout homogène, d’où ne dépassent pas des tubes qui restent dans la tête, mais qui finit par séduire au fil de l’écoute par son originalité et son livret truculent.